Proust et Einstein

Marcel Proust (1871 – 1922), circa 1910 (Photo by Hulton Archive/Getty Images)

Voici le texte d’un exposé donné au Centre Culturel Français d’Helsinki le Vendredi 2 décembre 2005. J’y avais été gentiment invité pour donner un exposé sur Proust et Einstein. Il s’agit d’un texte que je croyais perdu et que je viens de retrouver dans un vieux disque dur.  Les amateurs de Proust apprécieront peut-être… Si le sujet vous intéresse, je vous invite à lire le superbe livre de Thibault Damour : Si Einstein m’était conté paru lors du centenaire de « l’année miraculeuse » 1905.

I. Pertinence du sujet

1. Idée bizarre

L’idée d’un rapprochement entre Proust et Einstein peut sembler étrange. La mémoire collective conserve en effet l’image du savant facétieux qui tire la langue et celle du jeune dandy, l’orchidée à la boutonnière. Proust lui-même, dans une lettre adressée au Duc de Guiche, son ami physicien en décembre 1921 s’étonnait d’un tel rapprochement :

On a beau m’écrire que je dérive de lui ou lui de moi, je ne comprends pas un seul mot à ses théories, ne sachant pas l’algèbre. Et je doute pour ma part qu’il ait lu mes romans. Nous avons paraît-il une manière analogue de déformer le temps. Mais je ne puis m’en rendre compte pour moi…

Proust nul en maths

En effet, Proust a toujours été « nul » en maths. Quand il était élève au lycée Condorcet à Paris, c’est son père et parfois son petit frère qui faisaient ses devoirs à la maison. Lorsque Proust utilise des comparaisons scientifiques, la moitié du temps, il se trompe. Par exemple, il ne connaît pas la composition de l’eau. Il écrit qu’elle est constituée d’oxygène et d’azote (d’ailleurs des éditeurs de la Recherche sont allés jusqu’à corriger le texte de Proust !). En décrivant le baiser d’Albertine, il croit que les contraires se repoussent alors qu’ils s’attirent… Marcel ne semble avoir été intéressé que par la biologie sous l’influence de son père qui était épidémiologiste et de son frère qui deviendra un grand professeur de médecine. Dans le grand roman de Proust, A La Recherche du Temps perdu, les scientifiques n’ont pas le beau rôle. Charlus qui ne peut s’empêcher de parler d’homosexualité est « rasant comme un savant qui ne parle que de sa discipline ». A Morel qui prend prétexte de suivre des cours du soir de mathématiques pour ne pas voir Charlus, celui-ci lui répond d’un air rageur : « on ne comprend jamais rien à un cours d’algèbre ! ». Il n’y a pas vraiment de grand savant dans la Recherche. Celui qui pourrait y ressembler le plus, Brichot — parce qu’il règne comme un roi avec sa cour à la Sorbonne — est certainement très érudit, il connaît l’étymologie de beaucoup de mots mais en dehors de cela, il est incapable de comprendre et d’expliquer le monde. Et symboliquement, il sera frappé de cécité.

2. De nombreuses références scientifiques

 Pourtant la science est présente chez Proust. Des critiques ont relevé que la Recherche était remplie de près de cinq cents références à la science avec parfois l’emploi de termes compliqués : une référence toutes les dix ou quinze pages dans la Recherche.

Ce qu’elles expriment

Ainsi, la biologie explique l’homosexualité. La botanique décrit les relations homosexuelles. Vinteuil, le grand musicien s’appelait en réalité Vington dans des brouillons de la Recherche et était un savant ; son « audace » est la même que « celle d’un Lavoisier ou d’un Ampère » ; la chimie explique la jalousie de Swann ; l’électricité décrit « les yeux d’Albertine » ; l’atelier d’Elstir, le grand peintre du roman, est un « laboratoire de création du monde ».

3. Histoire du rapprochement entre Proust et Einstein

Les similitudes entre Proust et Einstein dans leurs travaux ont alimenté les correspondances et les articles de presse du début du siècle dernier et maints ouvrages français ou anglo-saxons ensuite. Je vais en dire quelques mots sous un angle historique.

De leur vivant :

a) historique

De leur vivant déjà, on avait esquissé un tel rapprochement. Le premier à l’avoir relevé est un mathématicien, sous préfet à Bagnères-de-Bigorre. Camille Vettard en 1920 le développe dans la préface-dédicace à Proust de son livre Pauper Le Grand. Vettard avait envoyé le manuscrit à Proust dans l’espoir d’être publié mais il ne le sera jamais malgré l’appui de Proust auprès de Gaston Gallimard et de Jacques Rivière. Proust et Vettard échangeront alors une correspondance de près de cinquante lettres.

Les premières publications faisant allusion à ce lien entre Proust et Einstein seront celles de Jacques-Emile Blanche, l’auteur du célèbre portrait de Proust qui se trouve au Musée d’Orsay, dans sa préface à Dates, un livre de critiques d’art, en janvier 1921. Suivie des articles de Paul Souday en mai 1921 dans Le Temps et de Roger Allard dans la N.R.F. en juin 1922.

La préface de Vettard ne sera finalement publiée que dans le « Courrier des Lecteurs » de la N.R.F. en août 1922 sous le titre Proust et Einstein. Elle ne passera pas inaperçue  puisque deux journaux en écriront des comptes-rendus : L’Echo de Paris et L’Opinion en août 1922. Proust sera très fier de cette comparaison. Peu de temps après, il écrit à sa nièce Suzy :

Depuis qu’un mathématicien, sous-préfet je crois aussi, a fait un article Proust et Einstein, je me sens beaucoup plus digne d’être ton oncle. Tu as peut-être lu un fragment de cet article dans L’Echo de Paris.

Il faut souligner le mérite de Vettard pour avoir perçu une correspondance entre Proust et Einstein, alors que les trois derniers volumes de la Recherche n’avaient pas encore été publiés.

b) Le contenu
On ne comprenait pas Einstein

Qu’il s’agisse d’Allard, de Souday, de Vettard ou de tous les autres, à cette époque, il nous apparaît aujourd’hui que ces auteurs ne comprenaient pas la théorie de la relativité. Ils se contentaient de souligner des similitudes dans la représentation du temps ou dans le style, sans savoir bien l’expliquer. Dans les années 20, Einstein avait la réputation d’être incompréhensible. Tout le monde en parlait mais mal et sans le comprendre. Charlie Chaplin lui disait d’ailleurs :

Moi, on m’acclame parce que tout le monde me comprend, et vous, on vous acclame parce que personne ne vous comprend !

C’est à cause de cette réputation d’obscurité d’Einstein que Jacques Rivière, avant de changer d’opinion, a d’abord refusé l’article de Vettard. Il avait peur de cette comparaison, qui risquait de donner l’impression que Proust était « aussi abstrait et incompréhensible qu’un Einstein ».

Proust et Bergson

En fait, ce rapprochement avec Einstein qui a flatté Proust a eu le mérite de le faire réagir sur un autre rapprochement avec Bergson. C’est parce qu’il pouvait comprendre Bergson qu’il se sentait capable de réfuter ce rapport et de nier tout influence comme il l’a fait dans un article paru dans Le Temps en 1922.

Après la mort de Proust

Depuis la mort de Proust, c’est devenu un lieu commun que mettre en avant son attitude scientifique.

Dans le numéro de décembre 1922 de la N.R.F., Jacques Rivière annonce la mort de Proust en ces termes : « Les découvertes que [Proust] a faites dans l’esprit et dans le cœur humains seront considérées un jour comme aussi capitales et du même ordre que celles de Képler en astronomie, de Claude Bernard en physiologie ou d’Auguste Comte dans l’interprétation des sciences ». Dans le numéro d’hommage à Proust en 1923, Camille Vettard écrira un article sur Proust et le Temps qui reprend les grandes lignes de son article de l’année précédente sur Proust et Einstein. Dans ce même numéro, André Maurois publie un article intitulé L’Atittude scientifique de Proust.

Etant donné que la relativité n’était pas enseignée en France jusqu’en 1960, ni vulgarisée, et qu’elle est devenue quasiment tabou à partir de 1925 jusqu’à ce que l’Etat Français se décide à construire des bombes atomiques, il est normal que les seuls critiques à avoir parlé du lien entre Proust et Einstein soient anglais et américains. Par exemple : Edmund Wilson, Maurice Beznos, John Erickson. Après 70, parmi les français, citons Julien Gracq dans En lisant, en écrivant. Mais surtout, je renvois les auditeurs intéressés aux derniers ouvrages de Thibault Damour, professeur de physique à l’Institut des Hautes Etudes Scientifiques, Si Einstein m’était conté et de François Vannucci, professeur de physique à l’Université Paris VII, Marcel Proust à la recherche de la science.

A mon tour, je vais analyser la pertinence du rapprochement entre Proust et Einstein.

II. Parallèles biographiques

Un exposé sur Proust et Einstein ne peut évidemment négliger les parallèles qu’on peut observer dans la vie de l’un et de l’autre.

1. Vocation

Très jeunes, ils ont tous les deux la vocation de devenir écrivain pour l’un, physicien pour l’autre. A son père qui voulait qu’il suive des études de droit pour devenir diplomate, Proust répond encore adolescent : « tout ce que je pourrais faire en dehors de la littérature ne sera que du temps perdu ». Einstein écolier, dans une composition en français écrit : « Si j’avais le bonheur de passer heureusement mes examens, j’irai à l’école Polytechnique de Zürich. J’y resterai quatre ans pour étudier les mathématiques et la physique » (voir A. Pais, « Subtle is the Lord… » : The Science and The Life of Albert Einstein, Oxford (1982).

2. Judaïsme

Proust et Einstein sont de la même génération. Proust est né en 1871 à Auteuil tandis qu’Einstein est né en 1879 à Ulm en Allemagne. Tous les deux sont juifs (Marcel Proust par sa mère seulement) et issus de familles intégrées dans la société malgré l’antisémitisme ambiant. Einstein subira toute sa vie l’antisémitisme. Par exemple, en 1920 un club anti-relativité  baptisé « Association des savants allemands » dénonce la « physique juive » en Allemagne. Pour échapper à ces persécutions, il devra changer de pays, s’installera aux Etats-Unis, et malgré tout, il recevra toute sa vie des lettres « Mort aux juifs ». Il s’engagera dans le pacifisme et le sionisme. C’est ainsi que toute la correspondance d’Einstein se trouve à l’Université Hébraïque de Jérusalem. C’est aussi pourquoi il n’a pas de sépulture car il avait peur qu’elle ne soit profanée.

Proust, lui, bien qu’élevé dans le catholicisme comme son frère et ayant des amis d’extrême droite comme Léon Daudet, s’est engagé dans la défense de Dreyfus et se disait « le premier dreyfusard ». Il donnait de grands dîners « de dreyfusards » dans l’appartement de ses parents. On retrouve les échos de l’Affaire Dreyfus dans la Recherche et, entre autre, à travers l’histoire du personnage de Swann.

3. Des débuts décevants 

Tous les deux, Proust et Einstein ont eu des débuts décevants. Einstein ne rentre à l’Ecole Polytechnique de Zürich qu’à sa seconde tentative en 1896. Diplomé en 1901, il ne trouve pas de poste universitaire et de 1903 à 1908 il n’est qu’un employé de troisième rang à l’Office fédéral des brevets de Berne où il travaille huit heures par jour. Proust, quant à lui, au début du siècle dernier n’est qu’un écrivain mondain sans lecteur. Les Plaisirs et les Jours, sa première véritable publication, en effet, ne rencontre pas le public. A cause de cette réputation d’écrivain mondain, Gide refusera tout d’abord la publication de Du côté de chez Swann  en 1913 – a-t-il seulement ouvert le paquet contenant le manuscrit ? – et Proust devra publier à compte d’auteur chez Grasset.

4. Des parcours semblables

Ils auront des parcours étonnement semblables. L’année 1905 sera pour tous les deux le point de départ de leur œuvre. Pour Proust, en effet, certains essayistes datent le début de l’écriture de la Recherche en cette année 1905 où il vient de publier Sur la lecture, la préface de sa traduction d’un livre de Ruskin, Les Sésames et les Lys. Einstein, lui, envoie ses articles révolutionnaires en juin 1905 à Annalen der Physik.

Tous les deux ont eu un jour une révélation. Un jour de mai 1905, en se promenant avec son ami Michele Besso dans les faubourgs de Berne, Einstein a (comme il le dira plus tard à son gendre) une « vision » qui le conduira à la théorie de la relativité restreinte. De même, Proust, en trempant une biscotte dans une tasse de thé que lui avait apportée Mme Cottin, sa femme de chambre, sera le sujet d’une expérience de mémoire involontaire, qu’il transposera en une madeleine dans la Recherche.

Tous les deux mettront à profit les années de guerre pour développer leur œuvre. Einstein, pour corriger une erreur de calcul et aboutir à la relativité générale ; Proust pour enrichir la Recherche avec le « roman d’Albertine ».

Ils connaitront tous les deux la gloire la même année. En 1919, l’expédition d’Eddington sur l’île du Prince (dans le Golfe de Guinée) confirme la théorie d’Einstein. Il devient ainsi le plus grand savant du siècle. Proust connaît lui aussi la gloire en 1919 avec l’attribution du prix Goncourt pour son livre A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleurs.

En 1920, Einstein fait une tournée triomphale aux Etats-Unis et en Angleterre au pays de Newton. Proust, lui, reçoit la légion d’honneur.

Einstein décédera plus de trente ans après la mort de Proust mais tous les deux travailleront avec acharnement jusqu’à leur dernier jour à l’œuvre de leur vie.

5. La rencontre ratée

Malheureusement, malgré tous ces points communs, ces deux génies ne se rencontreront jamais. Einstein, auréolé de son prix Nobel, arrive en France fin mars 1922. La visite rendue possible grâce au ministre allemand Walther Rathenau, au ministre français Painlevé (scientifique lui-même) et à Paul Langevin (professeur au collège de France) aurait dû rester discrète. Einstein, échaudé par les débordements accompagnant ses visites aux Etats-Unis et en Angleterre hésitait à venir en France. Mais, finalement il accepte, en partie pour servir la cause de la réconciliation franco-allemande. Il aurait dû venir donner dans l’intimité trois exposés devant des chercheurs uniquement mais les journaux ont eu vent de la visite fin mars 1922 et se déchaînent. Einstein ravive la fracture de la France divisée par l’Affaire Dreyfus. Il est perçu comme un « boche », un « juif » et « un espion bolchevique ». Les journaux sont incapables de vulgariser la relativité et n’en parle que d’un ton humoristique. Einstein, lui a su faire un bon exposé conformément à son principe : « Si vous ne pouvez expliquer un concept à un enfant de six ans, c’est que vous ne le comprenez pas complètement ». Des amis de Proust sont dans l’assistance : le duc de Guiche (sans doute) comme physicien et les mondaines Anna de Noailles, la princesse Edmond de Polignac et la comtesse Henri Greffülhe. Il est à noter la part des femmes et de la mondanité dans la diffusion de la relativité comme dans celle de l’œuvre proustienne. Proust, malade (il va mourir en novembre) n’a pas pu assister à cette séance du 31 mars 1922 au Collège de France mais ses amis ont pu lui en en faire un compte-rendu, sans doute bien erroné.

III. Le Temps

Afin de pouvoir comprendre les similitudes dans l’expression du temps du savant et de l’écrivain, voici une brève présentation de la place du temps dans la relativité d’Einstein.

1.  La théorie de la relativité d’Einstein

Avant Einstein, on considérait deux catégories entièrement séparées : le temps et l’espace. Dans son article de juin 1905, Einstein bouleverse cette vision. Avec deux postulats qui ne vont pas à l’encontre du sens commun (et c’est aussi pour cela que la relativité a été accepté plus facilement que son autre article sur les quanta de lumière qui fonde la théorie quantique) il a révolutionné l’espace et le temps. Premier postulat : les lois de la physique s’expriment de la même façon dans tous les systèmes de référence possibles pourvu que ces systèmes se déplacent l’un par rapport à l’autre à vitesse constante. Si des voisins s’éloignent de moi à une vitesse constante, les lois de la physique s’exprimeront de la même façon dans les deux systèmes de référence : le leur et le mien. Il en est de même des expériences d’électricité ou de magnétisme. Certes, les coordonnées d’un objet étudié ne seront pas les mêmes mais les lois de la physique qui régissent son mouvement seront identiques. Deuxième postulat : pour moi comme pour mes voisins dans leur système de référence, la vitesse de la lumière est la même. Avec ces deux postulats très simples, Einstein aboutit par le raisonnement à un nouveau concept : l’espace-temps, où le temps et l’espace sont indissociables, ainsi qu’à une nouvelle géométrie et une nouvelle méthode pour calculer les distances qui n’est plus basée sur le théorème de Pythagore. Il n’y a donc plus d’un côté l’espace apparenté à l’éther où se déroulerait des expériences et où les corps en mouvement se déplaceraient à la manière d’acteurs dans un théâtre, et de l’autre un temps absolu comme un espèce de poumon de l’univers. Le temps, selon Einstein ne passe pas. L’image qu’on en avait d’un sablier qui coulerait toujours est fausse. En particulier, cela n’a plus de sens de dire simplement : « maintenant ». Comme le disait Einstein en 1955, dans une lettre à la veuve de son ami italien Michele Besso (celui-là même qui accompagnait Einstein dans sa promenade dans les faubourgs de Berne où il a eu l’intuition de la relativité) : « Pour nous autres physiciens, la séparation entre passé, présent et avenir, ne garde que la valeur d’une illusion, si tenace soit elle ». Pour illustrer mon propos, l’une des conséquences de la théorie de la relativité est le paradoxe dit de Langevin – qui a d’ailleurs été vérifié expérimentalement sous d’autres formes. Un jumeau reste sur terre dans son village. L’autre fait un parcours dans le cosmos et revient. A son retour, il constate que son frère qui est resté sur terre aura vieilli plus que lui.

J’ajoute, pour terminer ce très cours survol de la théorie de la relativité restreinte d’Einstein, qu’il en a déduit sa célèbre relation entre énergie et masse E=MC² dans son article publié en septembre 1905.

2. Le duc de Guiche explique la relativité à Proust

Proust n’a pas connu cette théorie dans ces termes puisque le Duc de Guiche, son ami physicien qui rentrera à l’Académie des Sciences ne lui en avait donné qu’une explication triviale dans une lettre :

Voici pourtant un excellent résumé de ses théories : deux marseillais se disputent sur la vitesse des autos, des avions, de l’électricité etc… « Bien mieux dit l’un d’eux ; tu es sur la Canebière ; je couche avec ta femme à Pékin – instantanément, tu es cocu » Eh, bien ça n’est pas vrai. 

3. Les anachronismes

Est-il vraiment pertinent d’évoquer la relativité dans l’œuvre de Proust, alors que lorsqu’il parle du temps, il semble le faire très mal ?

Nous savons en effet que la Recherche est remplie d’anachronismes. Par exemple, Swann renaît subitement dans quelques pages du Temps Retrouvé avant de disparaître de nouveau. De toute évidence, la Recherche n’est pas une affaire de chronologie. L’anachronisme le plus marquant apparaît dans Le Temps Retrouvé. Il y a deux événements dans l’œuvre de Proust dont on ne sait lequel est antérieur et lequel est postérieur : l’épisode où le Narrateur adulte trempe une madeleine dans son thé dans Du côté de chez Swann et celui où le héros du Temps Retrouvé bute sur les pavés mal équarris de la cour de l’Hôtel de Guermantes. En effet,

comme le dit le Narrateur, toute la Recherche est sortie d’une tasse de thé, tous les volumes sont des livres de souvenirs qui ont été écrits après que le héros adulte eut éprouvé une sensation de bonheur en mangeant une madeleine. Donc, l’épisode de la madeleine est postérieur au second. Or, il le présente dans Le Temps Retrouvé comme antérieur. On y lit (p. 256 GF) : « Mais cette fois j’étais bien décidé à ne pas me résigner à ignorer pourquoi, comme je l’avais fait le jour où j’avais goûté d’une madeleine trempée dans une infusion. » Comme si le jour de la madeleine précédait celui où il vient de buter sur les pavés de la cour de l’Hôtel de Guermantes. Il y a donc ici une contradiction.

4. Le temps du récit

Parle-t-il mal du temps, ou crée-t-il une ambiguïté volontaire pour ne pas présenter un temps linéaire ? Plus encore que quelques anachronismes, ce qui frappe le lecteur, c’est qu’il ne sait pas quel est le temps du récit. Est-il écrit au présent (« D’ailleurs dans ce livre où tout est inventé) ? Au passé composé (« Longtemps je me suis couché de bonne heure ») ? Au passé simple (« Et presque tout de suite je la reconnus ») ? A l’imparfait (« Je venais de comprendre… ») ? Au conditionnel (« du moins, ne manquerais-je pas d’abord d’y décrire les hommes… ») ? Ou au futur ? Dans un passage de Sodome et Gomorrhe, l’auteur mêle d’ailleurs tous les temps dans la même phrase (Bouquins, 607) :

Certes ces causes d’erreur étaient loin d’être les seules, mais je n’ai plus le temps, avant mon départ pour Balbec (où pour mon malheur je vais faire un second séjour qui sera aussi le dernier), de commencer des peintures qui trouveront leur place bien plus tard.

A l’époque de Proust, on avait remarqué certains problèmes de temps. Benjamin Crémieux, en l’occurrence (un grand critique français d’origine juive, mort tragiquement à Buchenwald en 1944) avait fait part à Proust de certains anachronimes. Celui-ci lui avait répondu en août 1922 :

Je crois que les anachronismes dont vous avez la bonne grâce de me féliciter ne sont pas dans mon livre. Je ne le jure pas et cela m’ennuierait trop d’ouvrir cet assommant ouvrage pour vous répondre avec certitude. Mais enfin, autant que je me souviens, entre la soirée Guermantes et le deuxième séjour à Balbec, il y a un grand intervalle de temps. Einsteinisons-le si vous voulez pour plus de commodités.

Avec cette réponse sous forme de boutade, l’auteur ne donne-t-il pas inconsciemment ce qu’est sa vision du Temps dans la Recherche ?

5.   Allusions à la relativité chez Proust

En vérité, Proust évoque en plusieurs endroits la relativité dans ses manuscrits. Tout d’abord, le nom du physicien est présent dans une esquisse d’A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleurs :

Le visage de ces jeunes filles (très Einstein mais ne pas le dire, cela ne fera qu’embrouiller) n’occupe pas dans l’espace une grandeur, une forme permanente.

Par ailleurs, Proust fait aussi allusion à l’expédition d’Eddington en 1919 qui a confirmé les prédictions d’Einstein. Dans Le Côté de Guermantes I, Proust écrit en effet :

Je tenais mon esprit préparé comme ces plaques sensibles que les astronomes vont installer en Afrique aux Antilles, en vue de l’observation scrupuleuse d’une comète ou d’une éclipse.

Proust était sans doute au courant de l’existence de géométrie non-euclidienne car il écrit dans Sodome et Gomorrhe sur le ton de la plaisanterie :

Apprendre qu’il existe […] un univers où la ligne droite n’est plus le chemin le plus court […] eût beaucoup moins étonné Albertine que d’entendre le mécanicien lui dire qu’il était facile d’aller dans un même après-midi à Saint-Jean et à la Raspelière. (Folio SG, 385)

6. Une approche de la relativité chez Proust : l’église de Combray

Proust ne fait pas seulement allusion à l’existence de la relativité dans son livre. Dans Matinée chez la Princesse de Guermantes, c’est-à-dire dans certains brouillons du Temps Retrouvé datés de 1911, il dit chercher à emprunter le « langage de la géométrie » pour placer son roman « dans le Temps ». Et, dans certains passages de la Recherche, il donne sans le vouloir une image assez juste de la relativité. Notamment celui où Proust décrit l’église de Combray dans Du côté de chez Swann (n’oublions pas l’importance de cette église, c’est elle qui a donné au héros l’intuition de placer son roman « dans le Temps »). Il parle d’

un édifice occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions – la quatrième étant celle du Temps -, déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de travée en travée, de chapelle en chapelle, semblait vaincre et franchir non pas seulement quelques mètres, mais des époques successives d’où il sortait victorieux.

En rupture avec la vision newtonienne de l’espace et du temps, l’église de Combray est ainsi plongée dans l’espace-temps. De plus, dans cette nouvelle géométrie de l’espace-temps, Proust a même l’intuition d’une nouvelle métrique qui décrirait la distance entre deux événements. Dans Le Temps Retrouvé, en reprenant la description de l’église de Combray, il écrit en effet :

dans ce vaste tableau verdoyant je reconnus peint […] le clocher de l’église de Combray. Non pas une figuration de ce clocher, ce clocher lui-même qui, mettant ainsi sous mes yeux la distance des lieues et des années était venu […] s’inscrire dans le carreau de ma fenêtre.

Il est ici question de « la distance des lieues et des années » comme si Proust avait l’intuition que la distance devait prendre en compte la position non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps, en accord avec la vision géométrique de l’espace-temps quadri-dimensionnel d’Einstein et Minkowski.

 7. Une autre approche : les « échasses »

Mais ce qui est frappant, c’est que c’est sur une image de l’espace-temps que Proust conclut la Recherche sous la forme d’hommes « juchés sur des échasses ». Il exprime d’abord l’ambition de « décrire l’homme comme ayant la longueur non de son corps mais de ses années ». En parlant de sa vie, le Narrateur écrit et c’est la dernière phrase du Temps Retrouvé :

Du moins, si elle m’était laissée assez longtemps pour accomplir mon œuvre, ne manquerais-je pas d’abord d’y décrire les hommes (cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux) comme occupant une place si considérable, à coté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place au contraire prolongée sans mesure – puisqu’ils touchent simultanément comme des géants plongés dans les années, à des époques si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps. 

Cette image de la vie d’un homme est tout à fait conforme à celle que pourrait donner Einstein de la ligne d’univers de l’homme. Celle-ci comme l’écrit Thibault Damour

trace un tube qui s’étend de bas en haut de l’espace-temps. Ce tube correspond aux « échasses » de Proust. Notons d’ailleurs que l’intuition de Proust était correcte : ce tube occupe une place beaucoup plus considérable dans le temps que dans l’espace. En effet, mesurant comme il a été indiqué, les durées en secondes, et les distances en secondes-lumières, ce tube a une hauteur (temporelle) de quelques milliards de secondes, alors que sa largeur (spatiale) est seulement de quelques milliardièmes de secondes-lumières. Autrement dit, le rapport entre sa hauteur et sa largeur est de l’ordre du milliard de milliard.

En conclusion, s’ils sont morts tous les deux en voulant écrire et chercher jusqu’au bout, ce n’est sans doute pas un hasard. Proust et Einstein, chacun dans leur discipline, les lettres et les sciences, tels deux éclaireurs sur les chemins opposés de Combray, se rejoignent « dans le Temps ». 

Auteur : CyrilG

"Nous autres, habitants du souterrain, il faut nous tenir en bride. Nous pouvons garder un silence de quarante ans. Mais, si nous ouvrons la bouche, nous parlons, parlons, parlons…" Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, Carnets du Sous-Sol

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